L’art subtil des synergies entre ingrédients
La pharmacopée chinoise, pilier de la médecine traditionnelle chinoise (MTC), repose sur une approche holistique. Elle vise à rétablir l’équilibre énergétique du corps (qì, yīn-yáng, et cinq mouvements) face aux déséquilibres pathologiques. Contrairement à la médecine occidentale, qui se concentre sur l’élimination d’un symptôme spécifique, la MTC traite la personne dans son ensemble. Elle prend en compte les causes profondes, les symptômes associés et aussi les influences émotionnelles ou environnementales.
Ainsi, la clé de cette approche réside dans la construction minutieuse des recettes. Celles-ci combinent plusieurs ingrédients pour répondre à la complexité des déséquilibres énergétiques.
Cet article est le second d’une série de trois. Le premier est consacré aux ingrédients, le suivant à l’ordonnance.
Structure d’une recette
Dans la pharmacopée chinoise, une recette est bien plus qu’une simple liste d’ingrédients. C’est une composition stratégique dans laquelle chaque substance joue un rôle précis. Elle est comparable à une équipe où chaque membre a une tâche spécifique pour atteindre un objectif commun.
Ces rôles sont inspirés de la hiérarchie impériale chinoise, ce qui rend leur compréhension intuitive, même pour un non initié. Voici les quatre rôles principaux.
Le souverain (jūn)
Le souverain est l’ingrédient principal. Il s’attaque directement à la cause fondamentale de la pathologie. C’est le « chef » de la recette, celui qui définit l’action principale.
Le Ministre (chén)
Le ministre soutient l’action du souverain ou traite des symptômes secondaires liés à la pathologie. Il agit comme un « second » qui renforce ou complète l’action du chef.
Le conseiller (zuǒ)
Le conseiller ajuste les propriétés énergétiques de l’ordonnance ou traite des symptômes associés qui ne sont pas directement liés à la cause principale. Il agit comme un « stratège » qui affine l’approche.
L’Ambassadeur (shǐ)
L’ambassadeur harmonise les interactions entre les ingrédients ou guide l’action de l’ordonnance vers un méridien ou un organe précis. Il joue le rôle d’un « diplomate » qui assure l’harmonie de l’ensemble.
Dans la pharmacopée chinoise, une recette est bien plus qu’une simple liste d’ingrédients. C’est une composition stratégique dans laquelle chaque substance joue un rôle précis. Elle ressemble à une équipe où chaque membre a une tâche spécifique pour atteindre un objectif commun.
Ces rôles s’inspirent de la hiérarchie impériale chinoise, ce qui facilite leur compréhension, même pour un non-initié. Voici les quatre rôles principaux.
Équilibrage des énergies
Un principe fondamental de la pharmacopée chinoise consiste à maintenir un équilibre énergétique. Cela évite que la prise du remède ne crée de nouveaux déséquilibres.
Chaque substance possède :
- une nature énergétique (sì qì : froide, fraîche, tiède, chaude)
- une saveur (wǔ wèi : piquant, doux, acide, amer, salé)
Ces caractéristiques influencent son action sur le corps. Par exemple, une plante chaude comme Gān Jiāng (gingembre séché) réchauffe l’Estomac. Cependant, utilisée seule en excès, elle risque de provoquer une chaleur excessive et des symptômes comme la soif ou l’irritabilité.
Pour éviter cela, les remèdes secondaires – ministres, conseillers et ambassadeurs – ajustent les propriétés du souverain.
Par exemple, une plante chauffante comme Gān Jiāng (gingembre séché) peut être combinée avec une plante froide comme Huáng Lián (Filodendron de Chine) pour équilibrer les effets thermiques.
Dans une ordonnance pour une douleur abdominale due à un froid interne, Gān Jiāng réchauffe, mais Huáng Lián peut être ajouté en petite quantité pour éviter une surchauffe qui aggraverait l’état du patient.
Autre exemple, dans Bái Hǔ Tāng – Décoction du Tigre Blanc, utilisée pour traiter les fièvres élevées dues à une chaleur excessive dans le corps :
Shí Gāo (gypse) est le souverain, avec une nature très froide qui élimine la chaleur intense. Cependant, cette froideur pourrait endommager l’Estomac, qui préfère une énergie plus douce.
Pour équilibrer, Gān Cǎo (réglisse) et Gěng Mǐ (riz) sont ajoutés comme conseillers. Ces ingrédients doux protègent l’Estomac et adoucissent l’effet agressif de Shí Gāo.
Dans l’encadré ci-dessous nous expliquerons en détail la recette de la décoction d’Ephédra.
Synergies et incompatibilités
Les synergies (xiāng xū) se trouvent au cœur de l’efficacité des recettes chinoises. Elles apparaissent lorsque plusieurs substances travaillent ensemble pour amplifier leurs effets.
Par exemple, dans Sì Jūn Zǐ Tāng – Décoction des Quatre Gentilshommes – Rén Shēn (Panax ginseng) et Bái Zhú (Atractylodes macrocephala) agissent en synergie pour tonifier le qì de la Rate. Ils renforcent l’énergie vitale et améliorent la digestion. Ensemble, ils offrent plus d’efficacité que séparément.
En revanche, certaines combinaisons doivent être évitées. Les « Dix-Huit herbes incompatibles » (shí bā fǎn) peuvent être inefficaces ou toxiques. De même, les « Dix-Neuf Craintes » (shí jiǔ wèi) indiquent des paires à utiliser avec prudence.
En cuisine, certaines saveurs se marient bien – comme le citron et le miel – tandis que d’autres créent un mélange désagréable – comme le vinaigre et le lait. En pharmacopée, on évite ces associations pour protéger le patient.
Ainsi, la pharmacopée chinoise ne se limite jamais à l’utilisation d’une seule plante, tout comme elle ne traite pas le corps indépendamment de l’esprit. Chaque recette est une composition complexe où plusieurs substances travaillent ensemble pour rétablir l’harmonie globale du patient.
Les rôles de souverain, ministre, conseiller et ambassadeur garantissent que les déséquilibres sont abordés de manière multidimensionnelle, tenant compte des interactions énergétiques et des spécificités de chaque individu. Cette approche corps-esprit, ancrée dans des millénaires de pratique, illustre la richesse et la profondeur de la MTC, où la santé est un équilibre dynamique entre l’homme et son environnement.
La recette Má Huáng Tāng (Décoction d’Éphédra)

Má Huáng Tāng – ou décoction d’Éphédra – est l’une des plus anciennes et puissantes recettes de la pharmacopée chinoise classique. Ellle est utilisée pour traiter un rhume avec frissons mais absence de transpiration.
- Má Huáng (Éphédra) est le souverain. Cette plante agit en dispersant le vent-froid (un facteur pathogène externe) et en induisant la transpiration pour libérer la surface du corps (biǎo).
En termes simples, imaginez Má Huáng comme le général qui donne l’ordre principal pour combattre l’ennemi (le vent-froid).
- Guì Zhī (Rameau de cannelle) est le ministre. Il réchauffe les méridiens (canaux énergétiques) et mobilise le qì pour amplifier l’effet de Má Huáng.
Nous devons voir ici le ministre comme à un assistant qui aide le général à exécuter son plan tout en gérant d’autres aspects du combat.
- Xìng Rén (Amande amère) est le conseiller qui aide à descendre le qì pulmonaire, soulageant ainsi la toux ou l’oppression thoracique souvent présentes dans un rhume.
L’image est celle d’un expert qui propose des solutions pour des problèmes secondaires, comme calmer une toux tout en luttant contre le rhume.
- Gān Cǎo (Réglisse) est l’ambassadeur ; il harmonise les effets des autres plantes et réduit les risques d’effets secondaires.
L’ambassadeur est à l’image d’un coordinateur qui veille à ce que l’équipe travaille ensemble sans conflit.
Explication simple de la recette
Vous imaginez que vous avez un rhume avec des frissons mais vous ne transpirez pas, cela s’accompagne d’une légère toux. Le Má Huáng (le souverain) est comme un médicament qui vous fait transpirer pour chasser le froid. Guì Zhī (le ministre) ajoute de la chaleur pour soutenir ce processus. Xìng Rén (le conseiller) s’occupe de la toux pour que vous respiriez mieux. Enfin, Gān Cǎo (ambassadeur) s’assure que toutes ces plantes travaillent ensemble sans irriter votre estomac ou causer d’autres désagréments.
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