Des points pour calmer le Shen
L’appellation « points démons » (ou points Guǐ, du chinois 鬼) trouve son origine dans la vision clinique de la médecine traditionnelle chinoise (MTC). Cette expression ancienne répertorie des points d’acupuncture à forte action psycho-émotionnelle. Ils sont ainsi capables d’apaiser ce qui agite la personne de l’intérieur.
Aux débuts de la médecine chinoise, le médecin était un chaman (le Wū, 巫). Il faisait office d’intermédiaire entre les mondes visible et invisible. Dans cette vision chamanique, la maladie mentale aiguë (démence, épilepsie, hystérie, pertes de conscience) signifiait que l’âme (Hún ou Pò) de la personne avait été volée, fracturée ou envahie par des énergies de morts ou d’entités errantes, les Guǐ (voir encadré).
Ainsi, dans un rituel de reconnexion, le médecin-chaman remettait de l’ordre dans le cosmos intérieur du patient. Piquer ces treize points spécifiques consistait à poser des « sentinelles » aux frontières du corps. Celles-ci signifiaient aux énergies perturbatrices qu’elles n’avaient plus le droit de siéger là.
Ces points sont donc des clés d’urgence et de restructuration profonde du psychisme.
L’origine historique et chamanique
Bien avant la formalisation des méridiens, la maladie était souvent attribuée à des forces invisibles ou à l’influence de mauvais esprits (les Guǐ) qui venaient perturber l’être humain.
Au VIIe siècle, le médecin taoïste Sūn Sīmiǎo a codifié une liste célèbre de 13 points d’acupuncture, les fameux points démons. Il a rassemblé des connaissances médicales existantes et a attribué à chacun de ces points un nom secondaire contenant le mot Guǐ.
Ces points sont des points ordinaires des méridiens ayant ainsi d’autres fonctions. Leur nom secondaire rappelle leur intérêt particulier lorsque le Shén – l’esprit – est très troublé.
Le sens du mot Guǐ (鬼)
Le terme Guǐ ne désigne pas nécessairement des démons au sens d’esprits maléfiques, mais plutôt :
- Une agitation du mental : en clinique chinoise, le Guǐ qualifie ce qui erre, ce qui est sournois ou ce qui perturbe le Shén (l’esprit, le mental de la personne) ;
- Ce qui prend la place du calme : il s’agit des pensées obsessionnelles, de l’anxiété aiguë, des décalages de perception ou des comportements hors de contrôle.
La lecture clinique

Aujourd’hui, le praticien lit ces états à travers la physiologie de la médecine chinoise. Les agitations sévères, les confusions, les crises ou les chocs profonds correspondent souvent à du phlegme (tán) qui voile les orifices du Cœur.
En médecine chinoise, le phlegme n’est pas seulement ce que l’on crache. C’est une forme épaisse, issue d’une Rate (pí) fatiguée par les soucis. Quand ce phlegme monte, le Shén n’a plus de place claire. Le Cœur (xīn) s’agite. Le sommeil peut être perturbé. Cela rejoint ce que l’on observe dans l’anxiété prolongée et les troubles du sommeil importants. Le vent interne (nèifēng) peut s’ajouter et aggraver la confusion.
Des points comme 26 VG (Rénzhōng) ou 7 MC (Dàlíng) aident alors à clarifier le mental, à restaurer la présence et à apaiser après des chocs émotionnels lourds.
Les points Guǐ servent donc à rouvrir un passage lorsque l’agitation est forte. Ils aident le praticien à restaurer le calme.
Dans la pratique, ils sont utiles lorsque des schémas se répètent : traumatismes anciens, obsessions, boucles émotionnelles dans lesquelles la personne reste bloquée. Ils contribuent à remettre en mouvement un souffle figé.
Ils peuvent aussi aider lorsque le corps semble peu réceptif aux traitements habituels. En ouvrant les orifices du Cœur, ils permettent au Qi de circuler à nouveau.
Usages pratiques
Pour le praticien, les points Guǐ sont des portes énergétiques majeures. Ces 13 points peuvent être utilisés dans leur globalité ; mais la plupart des praticiens aujourd’hui en utilisent de 2 à 5 selon le diagnostic qu’ils ont posé. Le Qiánjīn Yàofāng recommandait de commencer par Guǐ Gōng (Rénzhōng), puis de poursuivre avec Guǐ Xīn, Guǐ Lěi, Guǐ Xīn, etc. Il précisait aussi qu’il n’était « pas nécessaire de tout piquer ; s’arrêter à cinq ou six suffit ».
Ainsi, l’ordre des points est celui de la méthode complète ; il n’est pas une règle absolue dès lors qu’on ne choisit que quelques points. Traditionnellement, le praticien utilise sa propre concentration et sa respiration, en plus de la poncture, pour accompagner le mouvement du Qì autour de ces points.
Les émotions non digérées stagnent sous forme de densités. Les points démons agissent comme des exutoires : ils ouvrent un passage pour permettre à ce qui est vicié de s’évacuer, tout en restaurant la libre circulation du Qì. Dans certains contextes, notamment après un choc, des points comme 16 VG (Fēng Fǔ) sont utilisés pour ramener la présence et traiter le vent interne lié à l’impact.
Une médecine holistique
Ces points démons rappellent l’importance de la dimension holistique de la MTC. En effet, le soin apporté au patient doit intégrer toutes les dimensions de son être, de son histoire. Il ne peut négliger ni les émotions, ni les perturbations provenant de l’environnement climatique, énergétique ou relationnel du patient.
Les treize forteresses du Shén

Dans la Chine médiévale de la dynastie Tang, la folie furieuse, les terreurs nocturnes et les ruptures soudaines de la conscience étaient comprises comme l’intrusion d’un Guǐ (鬼). Loin d’être une abstraction, le Guǐ désignait un souffle Yin résiduel, une âme terrestre (Pò) coupée du cycle des ancêtres qui errait sans sépulture ni offrande. Lorsque le souffle droit d’un homme (Zhèngqì) faiblissait, cette influence parasite s’engouffrait dans les failles de sa chair. Elle venait squatter la demeure impériale de l’être : le cœur, où réside le Shén (l’Esprit).
Face à ces possessions et aux manies délirantes (Diān Kuáng), le grand médecin taoïste Sun Simiao (VIIᵉ siècle) consigna dans son traité Bèi Jí Qiānjīn Yàofāng une stratégie d’exception : les treize points démons (Shísān Guǐ Xué). À la différence des rituels des chamans populaires (Wū), cette méthode intégrait l’exorcisme à la rigueur de l’art médical.
Une stratégie militaire
Le médecin n’y piquait jamais au hasard : il menait un siège méthodique. En respectant la polarité cosmique — le côté gauche d’abord chez l’homme (Yang), le côté droit chez la femme (Yin) —, il suivait un itinéraire militaire. Il ouvrait la marche au « Palais du Démon » (Guǐ Gōng, sous le nez) pour ranimer les orifices du visage. Il verrouillait ensuite la « Foi du Démon » (Guǐ Xìn, au pouce) et la « Forteresse du Démon » (Guǐ Lěi, au gros orteil). Chaque aiguille posait un verrou territorial : le corps redevenait une forteresse ordonnée. Ainsi, le souffle pervers n’avait plus de prise.
Les gestes alternaient en fonction de la nature des barrières. Certains points recevaient l’aiguille de feu (Huǒzhēn), rougie à la flamme pour disperser la froideur spectrale ; d’autres étaient incisés pour faire saigner la chaleur toxique ; enfin la « Réserve du Démon » (Guǐ Cáng, au périnée) exigeait le feu doux de la moxibustion. À mesure que l’aiguille progressait jusqu’à la racine de la langue (Guǐ Fēng, le « Sceau du Démon »), la tradition enjoignait même au praticien d’interroger l’esprit pour exiger son nom et son départ.
Ce protocole illustre la cohérence d’un univers où l’organique, le rituel et l’invisible ne faisaient qu’un. Pour Sun Simiao, guérir le délire ne consistait pas seulement à soigner des symptômes. Il s’agissait de restaurer la souveraineté du Shén en réassignant chaque souffle, vivant ou défunt, à la place exacte qu’il doit occuper sous le Ciel.







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